mardi 30 décembre 2008

Le château de Versailles vu par Françoise MOUREYRE


Réflexions sur le style des statues aux façades du château de Versailles, Françoise de La Moureyre


Résumé
"Les cent cinquante-six statues dressées aux façades du château et autour de la Chapelle royale constituent quatre groupes, distincts dans le temps et montrant quatre approches différentes tant dans la manière de sculpter que dans l’initiative laissée ou non aux sculpteurs par les donneurs d’ordre : une grande liberté d’interprétation caractérise les statues du Corps central, 1670-1672, qui se rattachent à l’esprit du premier Versailles et dont les sujets ont été dictés par la Petite Académie et probablement Charles Perrault ; une harmonie très classique marque le second groupe (cour de Marbre, aile du Midi), 1678-1682, dont l’inspiration relève de Charles Le Brun ; une grâce plus légère dans l’esprit de Pierre Mignard, mais un peu répétitive se fait jour dans les statues de l’aile du Nord, 1687-1688 ; une grande manière tantôt baroque, tantôt rocaille triomphe dans les statues de la Chapelle royale, 1707-1709, pour lesquelles les sculpteurs, dirigés d’abord par Mansart, mais très vite par Robert de Cotte, conservent une grande part d’initiative."

Plan
"- 1670-1672 : Le Corps central
- 1678-1682 : Les statues ajoutées en 1679-1680 à la façade ouest du Corps central
La cour de Marbre
L’aile du Midi
- 1687-1688 : L’aile du Nord
- 1707-1708 : La Chapelle royale"

Introduction
"Les visiteurs de Versailles ne scrutent guère – et ils ont tort ! – les cent cinquante-six statues qui décorent, bien haut, les façades du palais, assises sur la balustrade de la cour de Marbre ou dressées debout sur des balcons tout au long des façades sur jardins depuis l’extrémité de l’aile du Midi jusqu’à celle de l’aile du Nord, et enfin celles qui se détachent un étage plus haut, autour du toit de la Chapelle royale. Ce peuple de statues ne serait-il là que comme simple décor destiné à animer l’architecture et lui conférer un rythme ? L’énorme travail de recensement et d’analyse mené par Madame Béatrix Saule veut alerter l’amateur et l’historien sur l’intérêt que présentent les différents programmes décoratifs voulus par les architectes du palais. Il nous revient de nous demander dans quelle mesure ces longues théories de statues, situées assez loin de la vue et présentées presque toujours frontalement, offrent, soit par groupe, soit individuellement, une spécificité stylistique, et de quelle façon on peut l’étudier. Le style obéit-il à des critères généraux ou particuliers ? Y a-t-il un style spécifique à chaque façade, à chaque programme ? La notion de style se distingue-t-elle de celle de qualité, la qualité plastique intrinsèque que tel artiste aura su, ou non, conférer à sa statue ? Et dans quelle mesure chaque sculpteur reste-t-il maître de l’exécution, dans quelle mesure peut-il suivre son inspiration et faire briller son talent, sa façon personnelle de tailler la pierre ? D’emblée nous affirmons notre conviction que chaque artiste a su, dans une bonne mesure, manifester sa manière propre et conserver une certaine liberté au sein des contraintes imposées, et que ces contraintes, qui varient d’un « programme » à un autre, ont pu même constituer un facteur stimulant.
Nous envisagerons ces statues selon un ordre chronologique d’exécution et distinguerons ainsi quatre groupes principaux, en commençant par les plus anciennes. Il y aurait ainsi d’abord les trente-six statues datant de 1670-1672, placées sur les balcons des trois faces : ouest, nord et sud, du Corps central de Louis Le Vau, auxquelles s’ajoutent quatre statues dans les niches des faces nord et sud au premier étage. Le deuxième groupe correspond aux statues sculptées dans les années 1678-1682 : en premier lieu, deux intruses (Apollon et Diane) qui furent ajoutées côté ouest au milieu du balcon central du Corps central lors du remaniement de cette façade par Jules Hardouin-Mansart, suivies par deux autres statues (Art et Nature) dans les niches au niveau du premier étage ; puis assises sur la corniche qui fait le tour de la cour de Marbre, dix-huit statues féminines, complétées par les figures d’Hercule et de Mars de part et d’autre de l’horloge tenant lieu de fronton avec tous leurs attributs, toutes exécutées en 1679 ; enfin les trente-deux statues de l’aile du Midi datant des années 1681-1682. Les trente-deux statues symétriques de l’aile du Nord, qui datent de 1687-1688, constituent le troisième groupe. Et finalement, quatrième et dernier ensemble, les vingt-quatre statues masculines d’Apôtres, Évangélistes, Pères de l’Église et les quatre statues féminines personnifiant des Vertus, toutes sculptées en 1707 et 1708 sur la corniche de la Chapelle royale."


Conclusion

"L’impression que je dégagerais de cette étude est double : en premier lieu, la statuaire du château, envisagée par tranche chronologique, offre un parfait témoignage, en raison de son abondance et de sa qualité, de l’évolution du style sculptural depuis le premier Versailles jusqu’aux dernières années du règne du Roi-Soleil, qui complète et renouvelle notre connaissance des mutations successives qui se sont manifestées sur ce chantier immense. En second lieu, s’il y eut toujours un programme iconographique précisément dicté aux sculpteurs et des croquis fournis par Le Brun pour la statuaire des années 1678-1682, et peut-être par Mignard assisté de Girardon pour la statuaire de 1687-1688, le talent individuel de chaque artiste n’a cessé de se manifester avec, semble-t-il, une très grande liberté, en particulier dans le premier programme de 1670-1671 et dans le dernier à la Chapelle royale et il n’aura été que stimulé par les schémas fournis. De toute façon, chaque sculpture constitue pour son auteur une expérience neuve, un nouveau défi, une création à assurer de son seul ciseau, même si une esquisse dessinée en deux dimensions ou modelée lui a été remise. Si l’on sent la répétition d’une statue à l’autre comme pour certaines statues de Rayol à l’aile du Nord, la faute en incombe au sculpteur, ou aux courts délais d’exécution qu’on lui aura imposés pour un trop grand nombre d’œuvres. Mais, nous l’avons vu, ce phénomène reste rare. Quel que soit le caractère décoratif de ces statues de pierre vues de loin, sans doute moins détaillées et finies que les marbres des jardins vus à hauteur d’homme, et si l’on fait abstraction de quelques restaurations lourdes ou mal comprises, elles n’en sont pas moins, presque toujours, de qualité et elles offrent un réservoir exceptionnel, une vraie manne, qui permet de beaucoup mieux connaître la personnalité artistique des sculpteurs et les diverses facettes de leur talent."


Pour en savoir plus aller sur http://crcv.revues.org/index992.html